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Un espace de fantaisie hors des ghettos esthétiques – entretien avec Dominique Hervieu |
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Danseuse et chorégraphe auprès de José Montalvo, Dominique Hervieu effectue depuis longtemps un travail en profondeur auprès du jeune public. Sa démarche forte et originale autour du métissage s'applique tout aussi bien dans sa création que dans la mission éducative qu'elle mène au Théâtre National de Chaillot. Résultat en images et en mouvements dans son Corbeau et le Renard d'après La Fontaine. |
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Quel est pour vous le monde de Jean de La Fontaine ? |
DOMINIQUE HERVIEU : C'est le monde de mon enfance. À son époque La Fontaine était considéré comme l'homme le moins sérieux de France (il a aussi écrit des contes libertins). Les Fables sont un espace « du second degré, de sagesse de la gaîté » où « l'on peut parler de soi sans alourdir les autres » selon ses propres termes. Il y a une distance chez lui qui lui permet d'aborder les zones d'ombre de l'âme humaine sans trop nous faire souffrir. Il nous tend le miroir de notre animalité, pour nous mettre sous les yeux « le théâtre du monde ». Et en bon lecteur d'Epicure, il le fait selon une éthique du plaisir. |
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Cette éthique du plaisir rejoint votre univers… |
D.H. : Oui, car selon Epicure, le plaisir n'est pas un ornement, mais le fond d'une pensée. Pour moi, le plaisir de danser n'est pas décoratif. C'est le raffinement du plaisir qui conduit à la virtuosité et à un acte artistique au cœur d’une expression originale et singulière. Le plaisir s’accorde aussi avec le second degré, l'humour, la distance. C'est dans ce petit intervalle entre soi et soi, entre soi et le monde que je trouve mon espace d'invention, c'est là que peuvent naître, je l’espère, des instants poétiques. |
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Comment la danse peut parler de l'homme mieux que les autres arts ? |
D.H. : La danse est un art plus sensoriel qu'intellectuel. Un corps raconte en lui-même l'histoire de l'humanité et peut émouvoir. C'est Bresson qui disait : « La vue du mouvement donne du bonheur » en parlant d'un athlète en action, d'un vol d'oiseau et d'un cheval au galop. La danse doit retrouver la simplicité du bonheur devant un corps en mouvement. C'est une sensation très énigmatique, universelle, et, en ce qui concerne notre art : essentielle. La poésie de la danse, c'est le mouvement, et le mouvement, c'est une métaphore de la vie. |
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Le métissage est à la base de votre travail. C'est une approche sociale, politique, morale, esthétique ? |
D.H. : C'est une démarche artistique. Le métissage ne marche que si l'on accepte l'idée que l'on puisse porter plusieurs identités en soi. Montaigne disait « Un homme honnête est un homme mêlé ». De la relation entre ces identités naît une émotion qui peut se transmettre par la danse. J'ai été très influencée par la lecture de Pessoa. Cet écrivain portugais a écrit essentiellement sous quatre identités différentes, avec quatre styles différents, soit quatre œuvres radicalement différentes. Il a ainsi créé quatre auteurs absolument singuliers. Quand je dirige Bobo (Roberto Pani) et Wu (Zengh) dans Le Corbeau et le Renard, j'observe les relations qui se tissent entre les différents Bobo et les multiples Wu et à travers eux je vois deux fois moi. Cela fait du monde ! |
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C'est une polyphonie des identités ? |
D.H. : Oui. Il ne s'agit pas de tomber dans une world culture ou tout égale tout. Le but n'est pas de créer un discours unique, mais de créer un espace d'invention et de création dans la diversité des identités au cœur de chaque personne. Les deux écueils de ce travail, c'est la dévoration d'une identité par une autre, d’une part et la « mythification » des origines. Le tressage des origines et le brouillage des origines permettent de dialoguer avec l’imaginaire de chacun et de créer des « identités » nouvelles. |
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Cela paraît simple à dire, mais pour chaque danseur, cela signifie un énorme travail sur lui-même. |
D.H. : C'est un arrachement car il faut que les danseurs abandonnent des aspects de leurs pratiques, leurs habitudes, qui sont attachées à des modes de pensée profonds, pour faire naître d'autres codes intimes, d'autres appuis. Moi, quand j'ai rencontré José Montalvo, j'étais une danseuse classique. Il m'a demandé d’inventer un nouveau langage hors de l'académisme et ça m'a déstabilisée au début. C'est une expérience très enrichissante et les danseurs savent que l'on reçoit beaucoup plus qu'on ne perd. Pour moi cela a été comme un exercice de dissociation entre une forme et le monde symbolique qui sous-tend cette pratique. Une danseuse classique peut garder sa « forme classique » tout en entrant dans l'énergie d’un breaker, par exemple. C'est en « décontextualisant » le mouvement, le transformant, que l’on crée un terrain poétique et créatif. |
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Cela signifie une confiance énorme de la part du danseur vis-à-vis de vous ? |
D.H. : Ils ont vu nos spectacles, et en comprennent les enjeux et les valeurs. La confiance naît du respect. Tout est partagé, communément admis, sans démagogie. Ils savent que je suis la chorégraphe, mais cela se passe de manière très démocratique. Ce sont des gens qui aiment la pratique et l'expérimentation. Le reste est affaire de feeling et de partage. |
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Dans la fable de La Fontaine, comment se traduit cette polyphonie du métissage sur le plan sonore et visuel ? |
D.H. : D'abord, il y a un refus de l'illustration. Les danseurs ne sont pas déguisés en corbeau et en renard. Avec l'aide d'une designer sonore, Catherine Lagarde, j'ai pu réaliser un montage de la fable en quinze langues différentes. On l'entend en français, en persan, en créole, en chinois, mais aussi en verlan et en langue des signes. C'est le goût de la langue et des langues qui est au point de départ, mais ce qui m'intéresse c'est le décalage, l'art de la variation, qui nous conduit à une poétique du divers, à une vision plurielle du monde. |
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Et la vidéo, c'est également un contrepoint poétique ? |
D.H. : Cela commence de manière très autobiographique : une petite fille qui enfile des chaussures trop grandes pour elle et qui se met à faire des claquettes. Rien de nostalgique là-dedans car tout est prétexte à la fantaisie. Pour moi, ce qui caractérise l'enfance, c'est l'intensité du désir et le jeu qui revêt, on le sait, toutes les qualités du sérieux… |
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Comment cette philosophie du mouvement se traduit-elle dans votre travail avec le jeune public au Théâtre National de Chaillot ? |
D.H. : Pour moi, c'est un acte politique de m'engager en tant qu'artiste dans le domaine de l'éducation. Au Théâtre National de Chaillot, on travaille avec des enfants, des enseignants, avec les IUFM (formation des instituteurs) et les universités. Cela représente environ cinq cents heures par an. Dans notre parcours du spectateur, il y a des ateliers de pratique, la rencontre avec les artistes et des moments de réflexion.
J’ai élaboré un programme que j’ai appelé « Chaillot Nomade ». C'est une expérience qui met en relation les enfants avec deux formes d'art, de culture et d'époques différentes. Par exemple, après avoir vu un spectacle de hip hop, les enfants vont au Louvre à la rencontre des fresques égyptiennes et tentent d'imaginer des relations entre ces deux mondes. Cela développe la curiosité artistique tout en décloisonnant les choses et en évitant les ghettos esthétiques. Cela me rappelle une phrase de Duchamp qui dit : « L’art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques ». L'objectif, c'est d'arriver à être sans arrêt surpris par la sensibilité des autres. Un beau programme artistique et humain, non ? |
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Propos recueillis par Olivier Bellamy |
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